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Pour légitimer ses droits sur le trône du Burland dont il vient de s’emparer, Palicrovol a été contraint d’épouser la fille du souverain déchu en la violant publiquement ainsi que l’exigeaint les antiques traditions. Humiliée, exilée, la jeune Asineth ne rêve plus que vengeance. Devenue une redoutable sorcière capable de réduire à sa merci les anciens dieux, elle tient enfin sa revanche : renversé à son tour, Palicrovol est condamné à errer sans fin à travers le royaume tandis que ses compagnons sont transformés en misérables bouffons contraints de servir celle qui se fait désormais appeler Beauté. Des siècles plus tard, Palicrovol engendre un fils appelé à rétablir le culte du dieu-cerf et mettre fin aux sombres agissements de la terrible souveraine. Mais le jeune Orem ignore tout du rôle qui lui est dévolu… 

Si tous les récits de fantasy étaient du niveau de ce roman d’Orson Scott Card, nul doute que j’en lirai plus souvent. Et pourtant, il m’a fallu m’accrocher pendant les quatre-vingt premières pages, soit un bon quart du roman, avant d’être véritablement happé par cette histoire de vengeance et de destinée. L’auteur nous embarque en effet dans ce qui ressemble à une tragédie grecque avec des personnages un peu monolithiques et guidés par des passions violentes, sens du devoir, vengeance, pouvoir… Cette entrée en matière est sans doute nécessaire pour planter le décor et initier l’intrigue mais il faut tout de même faire preuve d’une belle persévérance pour en venir à bout car cela nous est raconté d’une façon un peu désincarnée. On a le sentiment d’écouter un aède nous chanter une vieille épopée, égrenant les hauts faits et les malheurs des grands rois, des belles dames et des magiciens sans vraiment chercher à nous faire ressentir leurs sentiments ni donner corps à leur univers.

Heureusement, la donne change radicalement avec l’apparition d’Orem Hanches-Maigres, un jeune héros envers lequel il est bien difficile de ne pas éprouver de la sympathie. Orem rappelle un peu Ender, personnage emblématique dans l’œuvre de l’auteur. Il partage avec lui une enfance douloureuse où ses capacités supérieures et son empathie en font la cible de ses compagnons de classe et, comme lui, ses talents seront utilisés à son insu par des forces qui le dépassent. Si ce thème de l’élu est un classique de la fantasy, l’auteur propose en revanche une mythologie novatrice avec notamment un panthéon animal original. Il se distingue aussi par la nature du pouvoir dont il a doté son héros, lequel s’avère être une « éponge » capable d’annuler quand il le désire les effets de la magie d’autrui.

Mais ce qui, plus que tout, fait la qualité de ce roman, ce sont les superbes descriptions de la cité d’Inwit où se déroule l’essentiel de l’histoire. Quel plaisir ce fut d’y vagabonder en compagnie d’Orem et de Puce Buzz, de passer des bas-fonds de la Porte Pisseuse aux splendeurs des palais, de s’égarer dans le quartier des prostituées ou de s’aventurer dans celui des magiciens, d’écouter le chant du puits, d’assister aux combats de serpents pleureurs et même de subir une éprouvante captivité dans la terrible Fosse aux bœufs. On touche, on goute, on sent. On rit et on frémit, on souffre et on jouit au milieu d’un maelström de petites gens, marchands roublards, voleurs et assassins. C’est tellement bon que j’ai été presque déçu de voir Orem accéder enfin à l’antichambre du pouvoir et entamer sa lutte contre la tyrannie de la reine Beauté.

A partir de là le récit prend un tour plus politique. De nouveaux personnages, grands seigneurs et courtisanes, apparaissent et la magie se fait plus prégnante. On retrouve alors la distance des débuts et la légende prend de nouveau le pas sur la petite histoire. Le récit reste tout de même de bonne facture et la confrontation finale tient toutes ses promesses : les soldats osent de nouveaux défier les sorciers, les dieux se réveillent et la destinée s’accomplit…

Ecrit d’une plume aussi belle qu’exigente, Espoir-du-cerf fait donc partie de ces romans de fantasy qui se méritent mais dont on ne regrette assurément pas la lecture. Il prouve aussi que le Card auteur de fantasy n’a rien à envier au Card écrivain de SF réputé et multi récompensé.

Denoël - Présence de Futur - 1984