jardinbossu

Ah le con, mais quel con alors ! Faut vraiment être con pour se bourrer la gueule dans un troquet quand on a des biftons pleins les poches et se vanter par-dessus le marché d’en avoir encore plus à la maison. Un con pareil ça devrait pas exister. Mais puisqu’il est là, à portée de main, avec tout son pognon en petites coupures, on aurait vraiment tort de laisser passer une occase pareille. Sûr ! Mais à con, con et demi… 

Et ben mes cadets, et ben mes p’tits frères, ça faisait un bail que je ne m’étais pas autant fendu la poire avec un bouquin ! Un polar en plus. Et vous savez quoi ? C’est même pas un San Antonio bien que, par moment, la plume du sieur Bartelt se fasse quasiment dardesque, l’argot en moins. Fleurie, imaginative, vulgaire et poétique, on en prend plein les esgourdes. Tout au long de ses deux cent trente pages, c’est un feu d’artifice de réflexions drôles et pertinentes, presqu’un seul et long monologue entrecoupé de temps à autre de dialogues tout aussi savoureux et de quelques rares scènes d’action. Une plume absolument jouissive, un véritable florilège de pensées et de sentences bien senties dont voici un petit échantillon :

« Devant l’œil noir d’un flingue, le sage baisse les yeux et remet à plus tard le débat sur les atteintes aux libertés individuelles. »

« En noir et blanc, les pires conneries ont un petit quelque chose d’art et d’essai. C’est la dignité de l’endeuillé. »

« Mourir chez une pute c’est comme mourir chez le médecin : ça ne fait pas une bonne publicité au commerce. »

Tout cela, nous le devons à un personnage éminemment sympathique, poète parfois, voleur souvent et pilier de comptoir le reste du temps. Un individu « basé sur l’idée de gauche » qui jette sur lui-même et sur le monde un regard aussi drôle qu’acéré. Un bonhomme qui pourrait presque être honnête s’il n’était pas accro à Karine, sa régulière qui, c’est un comble, ne se contente pas d’amour et de bière fraîche mais lui réclame du pognon à tout bout de champs ! Pour lui donner la réplique il y a le con, alias Jacques Cageot-Dinguet, fils d’une ancienne speakerine et d’un industriel. Un gars de la haute qui a la fâcheuse habitude de séquestrer les gens pour un faire ses larbins. Pas mauvais bougre, attentionné même, mais qui peut piquer des colères noires si on lui chie dans les bottes. Deux gars qui n’ont pas grand-chose en commun mais qui vont tout de même tenter de s’apprivoiser dans un jeu de dupes où chacun se croit plus intelligent que l’autre.

Côté histoire en revanche, c’est pas la même confiture. Faut dire qu’une intrigue limitée aux strictes relations entre un prisonnier et son geôlier dans une maison, aussi grande soit-elle, ça limite forcément le champ des possibles. Pourtant et malgré le peu de rebondissements de ce quasi huis-clos, on ne s’ennuie pas une seconde. Le séquestré essaie de s’évader, tente de communiquer avec l’extérieur, de trouver de quoi estourbir le con. Mais surtout il gamberge et nous conte son quotidien avec humour et pas mal de détachement. Tout cela est extrêmement bien tourné et se conclue sur une révélation de derrière les fagots qui m’a laissée sur le cul mais qui colle parfaitement au ton et à l’intrigue. Bref du grand art.

Franz Bartelt vient d’entrer dans mon Panthéon des écrivains français de romans noirs aux côté des Pouy, Jonquet, Manchette et autres Daeninckx. Gageons qu’il y restera.

Gallimard - Folio Policier - 2006