111111 - 1274

En Norvège, dans la région du Telemark, les Hansen apprennent avec stupeur que le fiancé de Hulda, la cadette de la famille, est porté disparu suite au naufrage de son bateau au large du Groenland. Un malheur qui vient s’ajouter à une situation financière pénible puisque leur auberge risque d’être saisie pour rembourser des placements hasardeux. Seul motif d’espoir dans cet océan de mauvaises nouvelles, le billet de loterie que le naufragé est parvenu à faire parvenir à sa belle grâce à une bouteille livrée aux flots. Hulda conservera-t-elle le dernier souvenir de son fiancé ou le cédera-t-elle pour rembourser les dettes de la famille ? 

« Un billet de loterie » n’appartient pas à la série des « voyages extraordinaires ». Il ne faut donc pas s’attendre à y trouver l’une de ces histoires d’aventures trépidantes matinées de science-fiction qui ont fait la gloire de l’auteur. Ici, on est quelque part entre le récit de voyage et le mélodrame.

Jules Verne connaît la Norvège pour y avoir séjourné en 1861. Ses descriptions sont donc le fruit de ses observations et on les imagine fidèles aux paysages qu’il a pu y admirer. Elles nous montrent un pays encore très rural et peu développé, sans chemin de fer ni routes dignes de ce nom. Voyager, même sur de courtes distances, y est difficile et nécessite beaucoup de temps et d’énergie. Quant aux populations rencontrées, elles vivent chichement de l’agriculture et de la pêche à l’instar de la famille Hansen.

Ole, Joël, Hulda et leur mère sont en effet parfaitement représentatifs de ces gens simples et industrieux, austères mais accueillants que la littérature de l’époque aimait à mettre en avant pour l’édification de la jeunesse. Des personnages forts sympathiques sur lesquels le sort s’acharne mais qui savent rester digne dans l’adversité. Et pourtant, il y a de quoi pleurer dans leur chaumière avec ce fiancé qui disparait en mer, cette mère victime d’un usurier infâme qu’on croirait échappé d’un roman de Dickens et ce fameux billet de loterie, dernier souvenir du malheureux disparu qui doit cependant être cédé pour effacer la dette.

Ils seront heureusement secourus par un ami qui fera preuve d’une volonté et d’une abnégation hors pairs pour leur venir en aide et infléchir les mauvais coups du destin. Sylvius Hog, c’est son nom, est le seul héros véritablement vernien du roman. Ce professeur un peu fantasque qui vit seul avec ses vieux domestiques et qui aime les voyages et les rencontres est un peu le cousin des professeurs Lidenbrock ou Aronnax. Il supporte presque toute l’action du roman sur ses frêles épaules, il est à l’origine des bouleversements finaux et apporte au récit cette touche de gaieté sans laquelle le mélodrame se serait transformé en tragédie.

Il faudra néanmoins l’intervention de la chance pour rétablir la justice. Une chance à ce point outrée (le résultat de la loterie et le sauvetage de Ole) que l’auteur se sent presque obligé de se justifier : « Peut-être trouvera-t-on quelque peu étonnant que ce numéro 9672, sur lequel l’attention avait été si vivement attirée, fut précisément sorti au tirage du gros lot. Oui, on en conviendra, c’est étonnant, mais ce n’était pas impossible, et, en tout cas, cela est. ». Cela permet en tout cas de conclure l’histoire sur une note joyeuse et de prouver que la bonté et la fidélité triomphent toujours de la méchanceté et de l’avarice.

La morale est sauve et au passage, l’auteur en aura profité pour se moquer gentiment des amateurs de sensationnel, des journaux qui font leurs choux gras du malheur des gens et des riches superstitieux prêts à dépenser des fortunes pour acquérir un billet qui n’offre pourtant que bien peu de chances de gagner le gros lot.

Union Générale d'Editions - 10/18 - 1978