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Pour se faire une situation qui lui permette d’épouser la fille d’un riche industriel lyonnais, Raphaël Saint-Sornin accepte un poste administratif en Indochine. Un concours de circonstances l’amène à remplacer le conservateur du site d’Angkor où il rencontre deux femmes qui vont changer le cours de son existence. 

De huit à quinze ans, j’ai passé presque toutes mes vacances dans un petit village picard où mes parents possédaient une résidence secondaire, une vieille baraque que mon père retapait été après été. Les jours de pluie, je me réfugiais au grenier où s’entassait un bric-à-brac d’objets hétéroclites, fruit d’héritages et de déménagements successifs. Parmi toutes ces antiquités se trouvait quantité de vieux bouquins, quelques classiques, deux ou trois Jules Verne et beaucoup de Guy des cars, de Pearl Buck et autres livres forts romanesques. Il y avait surtout un grand nombre de romans de Pierre Benoit, auteur à succès de l’entre-deux guerres avec ses histoires un peu formatées mais très bien écrites et dont les titres (L’Atlantide, Le désert de Gobi, Les compagnons d’Ulysse…) constituaient de véritables invitations au voyage.

Et de fait, le dépaysement était presque toujours au rendez-vous. Grâce à lui j’ai chassé le tigre en Sibérie, j’ai succombé aux charmes d’une déesse dans le désert du Hoggar et j’ai combattu les colombiens aux côtés des lanciers d’Arequipa. J’ai ainsi parcouru le vaste monde en oubliant l’espace de quelques heures le ciel bas de Picardie. Et c’est pour retrouver un peu de mes émotions d’alors que je me suis plongé dans ce « Roi lépreux » qui me promettait une équipée exotique dans les ruines de la mystérieuse cité d’Angkor. Hélas cette fois-ci la magie n’a pas opéré.

J’ai pourtant retrouvé ce qui avait excité mon imaginaire d’adolescent : une destination lointaine, un héros sûr de lui, une revanche à prendre sur l’adversité et même la mise en abyme finale que l’on retrouve dans de nombreux titres de l’auteur. Malheureusement, les petites facilités dont il abuse parfois et quelques autres défauts ont gâché mon plaisir. Je ne parle pas du prénom de ses héroïnes qui commence invariablement par la lettre A ni du fait que ses histoires prennent presque toujours la forme d’une confession rapportée par un personnage qui n’est pas le héros des aventures qu’il nous narre. Non, ce qui m’a gêné au point de rendre ma lecture laborieuse, c’est l’absence quasi complète d’action ainsi que les trop nombreux épisodes mondains - cocktails, réceptions et autres soirées au casino – qui viennent alourdir le récit. On déjeune de mets délicats et de vins rares, on discute et l’on flâne, on se fait de grands serments d’amour et d’amitiés mais qu’est-ce qu’on s’emm…

C’est à peine si le récit d’Apsara et les révélations sur ses origines et le rôle qu’elle doit jouer dans la libération de la Birmanie du joug britannique sont parvenus à éveiller mon intérêt. Plus gênant encore, son évocation du Cambodge et de la mythique cité khmère est insipide. On reste au niveau d’un exotisme de carte postale, sans aucune profondeur, sans jamais ressentir la touffeur de la jungle ou le poids de l’histoire qui pèse sur ces vieilles pierres. Je me faisais une joie de cette lecture mais finalement, quelle déception ! Oserais-je un jour tenter de nouveau ma chance ? Pas sûr. Il est des livres et des auteurs que l’on ne devrait jamais relire pour garder intacte la couleur de nos souvenirs.

Kailash - Les Exotiques - 1996