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Gabriel Lefeuil est le fils du garagiste de Mocquy-Grange une petite ville des Ardennes. C’est un jeune dilettante qui partage son temps entre ses études de grec ancien et son activité de brocanteur amateur sans parvenir à se décider pour une carrière précise. Ses amours sont tout aussi floues puisqu’il n’ose déclarer sa flamme à la fière Jeanne Merandet qui ne songe qu’à partir à la recherche de son frère disparu en orient. Pour meubler son temps libre le jeune homme a l’habitude de se promener le long de la voie ferrée sans savoir que c’est là que va se jouer son avenir et celui de quelques autres.  

Exception faite du « Pays où l’on arrive jamais » - que l’on a sans doute un peu trop tendance à classer en littérature jeunesse - les romans d’André Dhotel sont encore largement méconnus du grand public. Il s’agit pourtant d’une œuvre originale et pleine de poésie qui rappelle un peu celle d’un Raymond Queneau par sa façon de créer des atmosphères quasi surréalistes à partir des objets et des lieux les plus banals. De manière insensible, à grand renfort de hasards et de coïncidences, il nous fait glisser dans une ambiance fantasmagorique et parfois absurde, mais sans jamais vraiment perdre pied avec la réalité. Une manière de nous inviter à considérer les choses et les gens autrement, à prendre notre temps pour regarder au-delà des apparences.

"Le train du matin" baigne dans cette étrangeté. Il débute comme une petite chronique provinciale, dans cette campagne ardennaise si chère à l’auteur. Là, entre Reims en Rethel, dans un pays de collines et de prairies, nous faisons connaissance avec des individus a priori tout à fait normaux. Il y a un brocanteur, une riche héritière, un arriviste et un jeune homme un peu simplet, la fille du garde-barrière et quelques autres. En leur compagnie, on semble être partie pour une comédie de mœurs où l’humour et l’amour vont se disputer les premiers rôles.

Et puis, sans que l’on s’en rende compte, le mystère s’insinue. Il est soudain question d’un vol de bijoux et d’un frère disparu dans d’étranges circonstances tandis que les personnages prennent des allures surprenantes. On croise désormais un amnésique et un hypnotiseur, il y a des femmes qui tombent des trains et des cheminots qui jouent les détectives. Car c’est aussi une véritable enquête qui nous est proposée avec pour seuls indices une carte postale, un camée et une statue grecque !

Le récit semble alors complètement embrouillé. Et pourtant tout est parfaitement sous contrôle. Toutes les pièces s’emboitent à la perfection pour une conclusion absolument logique et une fin bien entendu heureuse. Mais d’ici-là que de rencontres et de découvertes le long d’une ligne de chemin de fer qui devient pour l’occasion le centre d’un voyage initiatique. Elle est au cœur de l’histoire comme un trait d’union entre rêve et quotidien, entre passé et avenir. Elle est la promesse de changements nombreux et d’une vie moins monotone pour Gabriel Lefeuil, héros improbable d’une histoire qui ne l’est pas moins.

Gallimard - Folio - 2004