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Chassés des Halles de Paris à l’occasion de leur transfert à Rungis, la tribu de Martuccio est contrainte d’émigrer vers de nouveaux horizons. Mais trouver des terriers accueillants et suffisamment de nourriture pour vingt mille rats affamés n’est pas chose aisée. Le vieux chef et sa nombreuse progéniture devront faire preuve d’inventivité et de témérité pour trouver un nouveau havre.

Même si les studios Disney en ont fait un héros de dessins animés, le rat continue de provoquer chez la plupart des gens un dégoût instinctif. On a beau le savoir sous nos pieds, dans les égouts, les caves et les tunnels du métro, on a beau lui reconnaître une certaine utilité dans l’élimination de nos déchets, on ne peut s’empêcher de frissonner quand on aperçoit sa silhouette ramassée et sa queue annelée. Bref, à part les gothiques et quelques originaux, le rat n’est pas un animal dont on recherche la compagnie. Cela explique qu’on ne sache finalement que très peu de choses sur ce rongeur qui n’est pourtant jamais bien loin de l’homme.

Le roman de Patrick Rambaud nous permet de combler cette lacune. Grace à lui on apprend pas seulement beaucoup sur les rats mais on devient rat, parcourant le monde au « ras du sol », le nez dans le caniveau et la gueule dans les poubelles. On découvre ainsi un animal particulièrement intelligent, capable de s’adapter à presque toutes les situations et mené par une fringale inextinguible qui l’oblige à une perpétuelle quête de nourriture. Heureusement pour lui le rat fait ventre de tout : poisson, viande, légume, papier, tissu, la moindre parcelle comestible le contentera. Il peut même à l’occasion se faire anthropophage lors des périodes de disette ou après avoir massacré ses ennemis.

C’est que le rat n’est pas commode. Pas question d’empiéter sur un territoire toujours trop petit en raison des quatre à cinq portées annuelles de chaque femelle mature (elles le sont dès trois mois). Cette démographie galopante l’oblige à chercher constamment de nouveaux territoires d’où de fréquents combats avec les tribus voisines. Une existence mouvementée et dangereuse qui explique que la durée de vie moyenne d’un rat sauvage n’excède pas les neuf mois.

Mais neuf mois d’une vie de rat, ça peut être diablement rempli. On s’en rend compte en suivant les tribulations de Gaspardino, Hubert et Eudipe au cœur de Paris. Nous visitons en leur compagnie les coulisses de la capitale, des vieilles Halles aux chambres luxueuses d’un palace, des berges de la Seine aux cuisines de restaurants, des taudis les plus crasseux aux cages aseptisées d’un laboratoire. Bien des surprises attendent nos malheureux gaspards aux cours de leurs escapades, à commencer par les multiples pièges que les « gros », c’est-à-dire nous autres les humains, sèment sur leur route. Poison, sucre additionné de plâtre, glu, tapettes, les périls sont nombreux et presque toujours mortels. Ils doivent aussi compter avec les autres animaux, en particulier les vilains matous, et surmonter des problèmes forts compliqués tels que sortir d’une baignoire aux parois bien lisses et traverser les rues sans se faire ratatiner !

Ce roman éminemment sympathique, souvent drôle, parfois moins (la scène avec le bébé, brrr !!!) est donc une belle occasion de nous documenter sur cet animal que nous qualifions de nuisible. Un qualificatif plutôt paradoxal de la part d’une espèce qui est en train de foutre en l’air sa planète !

Grasset - 2002