foliosf271-2015Dans un monde livré à la férocité de rafales et de bourrasques aussi puissantes que meurtrières, un groupe d’hommes et de femmes avance pied à pied afin de gagner l’Extrême-Amont et découvrir la source du vent. Une quête longue et dangereuse où se sont déjà perdues trente-trois hordes pareilles à la leur… 

Enfin un bouquin de Fantasy foncièrement original qui ne soit pas une resucée de Tolkien ou de Howard. Une originalité qui ne réside pas dans des détails tels que sa pagination inversée ou dans les symboles qui précèdent chaque prise de parole de l’un des personnages de ce roman choral ; une coquetterie qui aurait même plutôt tendance à nous embrouiller si l’éditeur n’avait pas eu la bonne idée de nous fournir un marque page récapitulatif. Non, la singularité de ce roman et l’audace de l’auteur résident dans son univers construit sur un concept unique : le vent. Histoire, religion, métiers, technologies, langage, philosophie, tout s’articule autour de cet élément intangible et pourtant si puissant.

Du début à la fin du roman c’est lui qui donne le La. Il sculpte les décors, détermine l’ambiance, influence l'économie, les déplacements, les combats... Alain Damasio a réussi la performance de nous rendre ce vent palpable, présent dans chaque aspect de la vie, titillant chacun de nos sens. Pour ce faire il a fait preuve d’un travail remarquable sur le langage avec quantité de trouvailles linguistiques évoquant son mouvement et sa fluidité, son rythme ou son imprévisibilité. Ce n’est pas un simple exercice de style mais une vraie réflexion sur la manière de faire passer des sensations.

Mais il n’y a pas que la forme qui soit intéressante. Le fonds l’est tout autant avec en premier lieu cette horde composée d’hommes et de femmes formés depuis l’enfance à une unique tâche et contraint de vivre ensemble leur vie entière. Les relations entre ces personnages aux caractères bien marqués occupent en conséquence une bonne part du roman. Il y a de la matière puisque l’auteur a convoqué un peu de tout, un guerrier, des chasseurs, une guérisseuse et même un troubadour. Tout ce petit monde s’aime et s’engueule, se jalouse et s’estime. La cohabitation est parfois difficile mais l'entraide est toujours là. Ce roman est d'ailleurs pour beaucoup une histoire d'amitié et de partage, de confiance en l'autre et de dépassement de soi.

Il lui manque peut-être un peu, non pas d’action, mais de surprises et de rebondissements pour animer une intrigue par trop linéaire. La lutte constante de la horde contre toutes les manifestations du vent est certes dantesque mais d’autres aspects de sa quête auraient mérités d’être approfondis. Je pense notamment à quelques pistes ou allusions dont on attend en vain qu’elles s’étoffent. Ainsi en est-il de cette "Poursuite" qui cherche à empêcher les hordes successives de mener à bien leur mission ou de la rivalité avec les "Obliques"  qui utilisent d’immenses chars à voile pour se déplacer.

J’aurais également préféré que l’auteur rabatte une ou deux centaines de pages à son roman. Certes, le Damasio maintient de bout en bout un haut niveau d’exigence littéraire mais certains passages sont affreusement longs et d’autres absolument inutiles. La fin surtout m’a paru fastidieuse avec ses trop nombreuses digressions sur la nature des chrones et sur les sentiments des hordiers confrontés à la disparition de leurs compagnons et à la certitude de leur mort prochaine. C'est certes l'occasion de bien jolies réflexions sur la vie, la mort et ce qui reste de nous après le grand saut mais à ce stade du roman, c’est-à-dire avec déjà 600 pages dans les mirettes et plus guère de patience à gaspiller, elles m'ont profondément ennuyé.  Dans ces conditions j’ai éprouvé autant de difficulté que la horde à venir à bout des pentes de Norska et je n’étais sans doute plus en état d’apprécier la chute à sa juste mesure. Une fin qui n’est peut-être pas tout à fait à la hauteur de mes attentes mais qui possède malgré tout un je-ne-sais-quoi de grandiose… et de dérisoire. Comme la vie.

Gallimard - Folio - 2015