ACH003558619_1412913479_320x320Dès son plus jeune âge, Stepan Arkadievitch Mikhaïlov a passé un pacte avec le nombre 34. En échange d'une dévotion sans faille, il espère s'attirer ses bonnes graces et l'utiliser comme une sorte d'oracle dont les manifestations le guiderait sur le chemin de la réussite. Mais dans une Russie qui se transforme en profondeur, la conviction de Stiopa sera-t-elle suffisante ?

Viktor Pelevine a l'habitude de nous offrir des romans qui ne ressemble à nuls autres, innovants, surprenants, décapants. C'est une nouvelle fois le cas avec cette histoire d'homme convaincu de l'influence des nombres sur sa vie. Il faut dire que la confession de ce jeune loup de la finance ressemble, du moins dans ses débuts, à un conte merveilleux, une sorte de récit initiatique avec son apprenti sorcier, sa bonne fée-chamane, une malédiction qu'il faut conjurer et un double maléfique.

Et ça marche plutôt pas mal. On est de suite accroché par l'itinéraire de ce russe qui cherche à se faire sa place au soleil dans cette Russie fin de siècle qui découvre les « bienfaits » du capitalisme. Comme lui, on se prend au jeu de la numérologie et l'on en vient à croire qu'il parviendra à surmonter tous les obstacles grâce à cette aide surnaturelle.

Avec une grande virtuosité, Viktor Pelevine construit tout son roman autour des nombres. Chaque chapitre est d'ailleurs précédé de l'un d'eux qui, bénéfique ou néfaste, donne le ton de la tranche de vie qui nous est contée. L'auteur déploie des trésors d'inventivité pour faire surgir une référence à tel ou tel d'entre eux et se livre à d'étranges constructions intellectuelles pour déterminer leur valeur : une fourchette avec ses quatre pointes et les trois espaces entre celles-ci représente-t-elle un quatre et un trois (43) ou un trois et un quatre (34) ? Peut-on se fier au 6, ce chiffre ambigu qui se camoufle trop aisément en 9 ? Et que penser de certains caractères de l'alphabet cyrillique qui ressemblent de façon troublantes à des chiffres ?

Les nombres et toutes leurs combinaisons déterminent donc l'existence du héros. Elles influencent toutes ses décision, ses investissements, sa façon de manger et même ses pratiques sexuelles. Bien sûr, cette marotte sera cause de bien des situations rocambolesques et on hurlera de rire à certaines des mésaventures du pauvre Stiopa.

Mais derrière le récit joyeux et déjanté se cache une redoutable satyre. L'histoire de Stiopa se confond en effet avec celle de la Russie post-soviétique et lui-même dissimule sous son allure de Pikachu rondouillard un financier prêt à tout pour réussir. L'air de rien, Pelevine nous retrace ces années troubles qui, de Eltsine à Poutine, virent l'ascension et la chute des fameux oligarques, ces hommes d'affaires qui s'engraissèrent sur le cadavre de l'URSS.

Il nous montre de quelle manière ils s'y sont pris pour s'enrichir, achetant la protection des mafiosis, pratiquant le pot de vin à grande échelle et la collusion avec le politique. Sur le ton de la comédie, il dénonce les meurtres et le chantage, les comptes off shore, les "banques de poche" qui ne servent qu'au blanchiment de l'argent sale, bref tous les rouages du capitalisme à la sauce slave. Il en profite aussi pour se moquer de ce microcosme vain qui gravite autour d'eux, publicitaires escrocs, pseudo artistes et mannequins prostituées sans oublier bien sûr le sommet de l'état qui en prend aussi pour son grade : « Le pouvoir russe possède deux fonctions principales qui ne changent pas depuis de très nombreuses années. La première, c'est de voler. La deuxième, c'est d'étrangler tout ce qui est sublime et pur. » Pas sûr que Poutine apprécie beaucoup.

Avec « Les nombres » Viktor Pelevine dresse donc un nouveau portrait au vitriol de cette société russe tellement désorientée qu'elle préfère s'en remettre à la superstitions et à ses gourous plutôt qu'à leurs dirigeants.

Editions Alma - 2014