Jean Teulé- Mangez-le si vous voulez - CouvertureAlain de Moneys est un sympathique jeune homme de vingt-huit ans qui jouit de l'amour de ses proches et de la considération de ses concitoyens qu'il a à cœur d'aider au mieux de ses possibilités. Il vient d'ailleurs d'être élu conseiller municipal et s'apprête à soumettre au gouvernement un projet d'assainissement des marais qui empoisonnent le bétail des communes des environs. Le 16 août 1870, il se rend à la foire de Hautefaye pour régler quelques affaires avant son départ pour le front de Lorraine où les troupes françaises subissent défaite sur défaite face aux armées de Bismarck. Il ignore encore que, pour avoir pris la défense de son cousin qui tenait des propos défaitiste, il va être pris pour un espion prussien et devenir la victime d'un déchaînement de violence ahurissant.

Jean Teulé trouve souvent son inspiration dans les aspects les moins reluisants de notre histoire. La folie de Charles IX, la personnalité complexe de François Villon, l'honneur du Montespan le royal cocu lui ont déjà permis d'écrire quelques romans surprenants. Cette fois, c'est un fait divers proprement incroyable qu'il a choisi de mettre en lumière.

Avec Mangez-le si vous voulez, il nous raconte le lynchage d'un homme par une foule saisie de folie meurtrière. Il décortique avec une grande minutie toutes les étapes de son calvaire et nous montre comment de paisibles citoyens peuvent se transformer en de véritables monstres.

Jean Teulé n'est pas du genre à édulcorer ses romans. Darling ou Je, François Villon comportaient déjà des scènes d'une grande dureté. Cette fois-ci pourtant, j'ai eu beaucoup de mal à supporter la mise à mort du pauvre Alain. J'ai même eu la tentation de sauter quelques pages, histoire d'accélérer son martyre. Mais finalement, non. Je suis allé jusqu'au bout de sa longue agonie.

Le cœur au bord des lèvres, j'ai assisté à toutes les sévices qui lui furent infligées. J'ai vu ses orteils arrachés à la tenaille et ses talons ferrés comme on le ferait d'un cheval de labour. J'ai vu les yeux crevés, les dents brisées, les côtes enfoncées à coup de barre, de gourdin, de fourche et de sabot. J'ai assisté à l'hallali sur la place du village où il fut démembré avant que d'être rôti et mangé !

La foule est une chose dangereuse, indomptable et rebelle à la raison. La responsabilité de chacun se dilue dans son grand tout et le pire est alors possible. On reste pourtant abasourdi devant tant de violence, de lâcheté et de bêtise. Certes, il y a ceux qui agissent sous le coup de la colère tel le vieux Piarrouty qui vient de perdre son fils à la guerre. Cela n'excuse rien mais permet au moins de comprendre leurs motivations. Ils cherchent un bouc émissaire, un exutoire à leur peine ou à leurs craintes.

Mais il y a tous les autres. Ceux que motivent seulement un vague patriotisme et dont la participation au lynchage demeure inexplicable. Parmi eux, on trouve des individus dont on pourrait attendre plus de discernement (le notaire, l'instituteur), des relations de travail et même des amis d'enfance de la victime ! Et c'est cela le plus choquant. Se rendre compte que ces monstres sont des individus parfaitement normaux, citoyens aimables et bons pères de famille. Les bourreaux d'Alain de Moneys sont des messieurs-dames-tout-le-monde. Vous, moi.

Julliard - 2011